A Dreamer's lair


Saya

Chapitre 2 – Ijime

Saya Izumi était, à peu de chose près, la fille la moins populaire du collège. Mais si on demandait aux gens pourquoi ils ne l’aimaient pas, ils avaient du mal à l’expliquer, à croire que c’était juste viscéral. Moi comme tout le monde, je la trouvais bizarre… à la différence qu’elle me fascinait, m’attirait tout aussi inexplicablement. Bien sûr, je n’ai pas cherché à l’approcher. J’avais trop peur qu’elle me fixe de son regard farouche et m’envoie balader en deux mots avant de recommencer à m’ignorer comme les autres. Alors pendant plusieurs mois, et encore plus à partir du moment où elle a commencé à s’habiller en garçon, je l’ai juste admirée de loin.

Et puis un midi, je suis montée avec la bande à Marika sur le toit de l’école. On était fin septembre, il faisait encore beau, donc nous n’étions pas seules – de fait, dès l’instant où je suis arrivée sur le toit, j’ai cessé d’écouter les piaillements des autres, parce que j’avais vu Saya. Elle lisait, assise contre le grillage, son livre sur les genoux, l’air absorbé et infiniment sérieux. Et moi, comme à chaque fois où je pouvais la regarder sans qu’elle le remarque, j’ai commencé à l’observer – ses cheveux courts soulevés par le léger vent, son visage aux traits fins, le geste élégant avec lequel elle tournait les pages…

- Honda, qu’est-ce que tu trouves d’intéressant à Izumi ? a fait une fille derrière moi.
Je me suis retournée un peu trop brusquement.
- Heu, rien… enfin, elle est bizarre, c’est tout.
Marika m’a regardé d’un air suspicieux. Puis elle s’est tournée vers Saya, et a dit très fort :
- Ca c’est sûr, elle est bizarre. Elle se la joue en s’habillant comme un mec, et après elle file doux devant les profs.

Saya a levé la tête de son bouquin, une expression impénétrable sur le visage. Elle n’a rien dit, et s’est contentée de regarder Marika sans ciller. Elles se sont regardées en chien de faïence pendant un bon moment. Les piaillements de la basse-cour s’étaient tus, la tension était presque palpable.

- T’as un problème, Izumi ? a fait Marika , agressive.

Saya a haussé les épaules et a rabaissé les yeux vers son bouquin.
Là, j’ai vu Marika serrer un poing. Elle a fait un pas en avant.
- Tu réponds quand on te parle, Izumi ?

Saya est restée obstinément le nez dans son bouquin, et au bout de quelques secondes d’immobilité furieuse Marika a marché les quelques mètres qui les séparaient pour se placer juste devant elle, et lui a arraché son bouquin des mains, l’a envoyé valser à plusieurs mètres. J’ai entendu distinctement le bruit du papier déchiré : Saya s’était agrippée à son livre avec force. Il a alors été clair pour moi qu’elle faisait un effort terrible pour se contenir, mais rien n’a transparu dans son attitude, elle a levé la tête, presque nonchalante, pour regarder Marika à nouveau pendant quelques secondes. Puis elle a détourné les yeux, et dans le même mouvement s’est levée, les gestes détendus, puis est allée ramasser son livre plus loin sur le toit. Elle l’a soigneusement refermé et mis dans une poche intérieure de sa veste, ignorant le regard lourd de Marika.

- T’as perdu ta langue, Izumi ?

Saya était accroupie, une main dans sa poche intérieure. Elle a pris le temps de se relever avant de se tourner à nouveau vers Marika. D’une voix très calme, très posée, elle a dit :
- Puisque je dérange par ma seule présence, je vais aller lire ailleurs.
Et elle s’est dirigée vers la porte de l’escalier.

Marika lui a littéralement bondi dessus, l’a attrapée par le bras et tirée en arrière.
Saya a lâché un petit cri de douleur, a essayé de se dégager. Mais Marika la tenait fermement, et elle a juste réussi à se tourner vers elle pour la regarder dans les yeux.
J’ai senti que si je ne faisais rien, ça allait exploser, et quelle que soit l’issue ça irait mal pour Saya au final.

- Marika, c’est pas une bonne idée, j’ai dit calmement.
Elle s’est brusquement tourné vers moi, et les autres filles aussi.
- Ayu ? s’est offusquée une des filles derrière moi - pas comme si je les avais habituées à ouvrir la bouche pour parler sans qu’on me demande.
J’ai continué, en me forçant au calme :
- Tu sais, les Izumi, ils sont peut-être bizarres, mais ils ont beaucoup d’argent… On raconte des trucs, comme quoi personne ne peut se mettre en travers de leur route.
- Tu prends sa défense, Honda ? a répliqué Marika, mais j’ai senti un peu d’hésitation chez elle.
- Je te préviens juste... Si tu lui causes des ennuis, ça pourrait te retomber dessus.
Marika a hésité une seconde, puis a lâché le bras de Saya, avec un mouvement rageur.

Saya s’est légèrement tournée vers moi - et elle m’a souri, juste un instant, avant de reprendre la direction de l’escalier.

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