A Dreamer's lair


Saya

Prologue - Novembre

Une pluie drue tombait sur le chemin de traverse. Bien qu’il fût à peine cinq heures, il faisait déjà pratiquement nuit, tant la couche de nuages au-dessus des toits londoniens était épaisse.
La jeune fille se tenait contre un mur, immobile, protégée de la pluie par la bordure d’un toit. Elle était plutôt petite et mince, et son visage disparaissait sous sa capuche ; seules quelques mèches de cheveux, d’un noir de jais, s’en échappaient.
Les mains dans ses profondes poches, la jeune fille regardait la devanture de la boutique en face d’elle. Elle semblait attendre quelque chose, mais aucune impatience ne transparessait dans son comportement.
Enfin, un homme sortit de la boutique. La jeune fille le suivit des yeux quelques instants. Puis, doucement, elle s’écarta du mur contre lequel elle se tenait appuyée, et traversa la rue, allant se planter devant la porte.
Son regard se porta à gauche, puis à droite. La rue était vide, hormis le client précédent, déjà loin. Elle entra.
- Monsieur Ollivander ?
Sa voix était aiguë, mais ferme, avec un accent étranger assez prononcé.
Le boutiquier apparut presque aussitôt derrière son comptoir.
- Oui, madame, que puis-je pour vous ?
La jeune fille s’approcha du comptoir, le visage toujours dissimulé par sa capuche.
- C’est pour une commande spéciale… J’ai besoin que vous fassiez une baguette pour moi, avec l’ingrédient que je vous ai amené…
Le vieil homme fronça les sourcils.
- Quel ingrédient, je vous prie ? On ne peut pas faire une baguette magique à partir de n’importe quoi, vous savez.
Elle jeta un regard un peu inquiet en arrière, vers la porte.
- Pourrions-nous en parler en privé ? Je ne tiens pas à ce que quelqu’un d’autre entende de quoi il s’agit…
Un nouveau mouvement de sourcils accompagna cette déclaration, puis le vieil homme se ressaisit.
- Hm, bien sûr, suivez-moi.
Il lui fit signe de contourner le comptoir pour passer dans l’arrière-boutique.

L’atelier était bien plus lumineux que la boutique, et sentait bon le bois. La jeune fille sembla un peu plus à l’aise dès qu’elle y entra.
- Asseyez-vous, proposa M.Ollivander en lui désignant l’unique chaise.
- Non, merci, je ne vais pas rester trop longtemps.
Le vieil homme haussa les épaules et s’assit sur la chaise.
- Donc, cet ingrédient ?
La jeune fille ne répondit pas, mais elle sortit quelque chose de sa poche gauche, qu’elle posa sur la table de travail, entre elle et son interlocuteur. Il s’agissait d’une petite boîte allongée, laquée noire, ornée d’un motif de nacre représentant un dragon oriental. Elle ouvrit la boîte, soulevant avec précaution le couvercle avec des ongles impeccablement manucurés. Dans l’écrin de satin blanc, scintillait un filament d’une vingtaine de centimètres de long, assez épais à un bout et effilé à l’autre.
M. Ollivander regarda l’objet, puis la jeune fille avec un regard interrogateur.
- C’est une moustache de dragon d’eau, dit-elle froidement.
M. Ollivander écarquilla les yeux, puis les rabaissa sur le filament.
- Comment avez-vous fait pour vous la procurer ?
- Vous voulez vraiment le savoir ? demanda la jeune fille.
Le vieil homme releva la tête vers elle, acquiescant.
Elle enleva sa capuche.
Il put voir qu’elle était asiatique, et qu’elle n’avait probablement même pas vingt ans, mais ce n’était pas vraiment le plus important. Ce qui retenait l’attention, c’était la cicatrice blanche qui partait de son front pour rejoindre sa joue gauche, et l’œil aveugle au milieu, l’œil complètement blanc, sans pupille ni iris.
- Je l’ai combattu, dit-elle sans un soupçon d’émotion dans la voix.
Elle regardait M.Ollivander de son œil valide. Un œil noir, perçant, contrastant avec sa peau laiteuse, où on pouvait lire une détermination sans faille.
- Votre prix sera le mien. J’ai conscience que c’est la première – et sans doute la dernière – fois où vous avez cet ingrédient à disposition, et c’est pourquoi je ne vous presserai pas. Prenez le temps qu’il vous faudra pour réaliser cette baguette, mais il me la faut. Et je veux qu’elle soit parfaite, qu’elle puisse se transmettre sur plusieurs générations.
Ollivander avait précautionneusement pris la boîte laquée dans ses mains, regardant de près la précieuse moustache.
- Quel bois préférez-vous que j’utilise ? demanda-t-il, fuyant le regard glacé de la jeune fille.
- Quoi d’autre que le plus précieux des bois pour la plus précieuse baguette, monsieur ? Je ne vois rien qui aille mieux que l’ébène.
Il releva la tête, et essaya de la regarder en face.
- Affaire conclue, donc ?
- Affaire conclue.
Elle se dirigea vers la porte. Le vieil homme se leva précipitamment.
- Comment vous joindre lorsque j’aurai terminé ?
Elle tourna une dernière fois vers lui son regard froid.
- Je repasserai dans une semaine. Si vous n’avez pas terminé, j’attendrai un peu plus… et n’essayez pas de me rouler en gardant cet objet pour vous… Le dragon est encore vivant, il sait reconnaître cette part de lui, et il est à mon service.
Elle remit sa capuche sur sa tête, et s’en alla.

Chapitre 1


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